L’étreinte

Blandine Gwizdala

 

Je me souviens de l’odeur des prés l’été à la campagne, du souffle de l’air chaud et léger sur la peau, des reflets orangés d’un soleil à peine couché appelant après lui la vie nocturne des animaux du soir. Cette douce mélancolie qui s’empare du ciel dans une tendresse infinie pour faire naître la nuit qui commence quand on entend les hirondelles s’égosiller, les criquets et les grenouilles chanter, le bourdonnement des lourds hannetons dans leur parade maladroite, le subtil battement d’aile des chauves-souris aux frôlements empressés. Qu’il est bon de sentir l’odeur des fleurs à peine arrosées, de savourer leur parfum, de savoir leurs pétales se clore jusqu’au petit matin ; d’observer s’affairer les insectes à mille tâches laborieuses, de les surprendre à converser, à copuler, à s’aimer, peut-être. Se laisser bercer par les couleurs du ciel au spectre chromatique merveilleux et rêver sous les étoiles constellées d’une nuit noire aux lueurs lunaires et profondes. Faire un vœu, puis deux, attendre la prochaine filante allongés dans les prés, en songeant à l’amour, en rêvant sa destinée.

 

 

Les cartons entreposés sur le plancher de l’atelier débordent de photos, les tables sur tréteaux en sont couvertes ; elles sont empilées, parfois classées, puis découpées et recomposées. Les morceaux de certaines d’entre elles trouvent une place sur d’autres ; on voit des visages, des paysages, des chiens, des fleurs, des gens, tout un tas d’objets ôtés au scalpel et rassemblés pour former une nouvelle photographie, une nouvelle scène de vie. Des vies qui défilent à la pelle et les années à la louche, martelant dur le temps qui passe et remémorant sans pincettes l’éphémérité de la vie dans la masse humaine. Monte alors une angoisse sirupeuse du ventre à la gorge devant le défilé de ces inconnus cristallisés sur papier glacé que l’on sait disparus à jamais et dont on tient dans les mains l’unique trace de leur passage sur Terre. Comme des fossiles.

 

Les photos s’ensuivent et les scènes s’amoncellent, des fêtes d’anniversaires aux repas du dimanche, des balades au parc aux vacances à la mer, un cumul de rituels transmis de génération en génération dans un mode héréditaire de vie sédentaire, formatée et ennuyeuse à crever, une vie mise en boîte, une vie collée dans un album. Un album de photos insolentes qui résument à elles-seules dans leur implacable chronologie la banalité de notre vie, celle que l’on ne veut pas voir, que l’on nie à travers mille artifices et grimaces clownesques redondantes ; celle aussi qu’on n’a pas choisie mais subie sans en prendre pleinement conscience, la vie d’un lambda et non plus celle qu’on avait rêvée sous les étoiles, il y a longtemps.

 

Car le rêve a parfois déteint dans la morosité d’une barre HLM entre d’autres barres HLM soumises à la petite vie des petites gens ; il s’est dilué dans les pavillons aux petites fenêtres avec de grands volets, farcis d’objets hérités d’ici et ramenés de là associés dans une redite de formes et de couleurs indélicates ; il s’est aussi terni dans les palabres indigestes des demeures aux pilastres en plastique avec pignon sur rue, aux grands airs de m’as-tu-vu avidement encombrées d’encombrants ; ou il s’est corrompu dans un schéma familial classique agrippé à la société comme une punaise. « Et toi, c’est pour quand ?». Qui n’a jamais entendu cette question culpabilisante jetée inlassablement au visage?

 

Gaëlle Foray manie nos images familières pour révéler ce qui nous est invisible, ces images qui nous touchent en plein cœur, qui renvoient aux vestiges de notre passé, à notre présent, à ce que Christian Boltanski appelle la petite-mémoire, la mémoire affective des choses ordinaires. Gaëlle Foray sait faire le portrait de l’ordinaire et l’exagère volontairement dans ses recompositions picturales comme dans les oeuvres Dimanche après-midi, Repas sans fin, French dream, le Salon - non dans une critique moqueuse et dédaigneuse de l’ordinaire, mais dans une considération soucieuse et sensible de la vie. Quel sens voulons-nous lui donner ? Son inéluctabilité peut-elle nous aider à la redéfinir ? L’artiste y fait allusion dans l’oeuvre Penser à sa mort dans laquelle on voit sur fond de paysage automnal une femme recroquevillée, le visage posé de côté, songeuse devant le cadavre d’un petit homme allongé dans un nid funéraire de roses fanées. C’est alors qu’elle offre parfois à ses héros du quotidien une vie après la vie, un nouveau souffle, un sens peut-être en leur faisant vivre une journée extraordinaire, une belle aventure, dans La sortie du dimanche II ou Une femme à la montagne.

 

Dans le Babel de la banalité de nos vies, on ne voit plus rien, on vivote au gré des courants ascendants et descendants sans se poser plus de questions, en reprenant des idées prémâchées, en vomissant des vérités, en consommant ce qui fera nous sentir grand. Cela fait plus d’un siècle maintenant que nous alimentons un système basé sur la consommation excessive de toutes formes de biens. Cette habitude consommatoire a été transmise de génération en génération dans la plus grande insouciance et il est temps, maintenant, de prendre conscience du danger de nos habitudes. L’artiste Gustav Metzger déclare dans son manifeste que « L’art autodestructif démontre le pouvoir donné à l’homme d’accélérer les processus de désintégration de la nature et de les provoquer. » Il a consacré sa vie à sensibiliser ses contemporains aux questions écologiques, à la disparition des espèces et des ressources en s’exposant entièrement dans ses oeuvres, ses performances et ses actions, inspirant nombre d’artistes qui se sont lancés dans cette mission folle d’éveiller les consciences, comme une mission humanitaire, sur cet enjeu fondamental qu’est la protection de la Nature, de cet environnement nourricier encore seule et unique source d’émerveillement.

 

L’impact de l’Homme sur l’écosystème est indéniable. Fermer les yeux, c’est être coupable. Aucun dieu, aucune idole, aucun super-héros ne se chargera de sauver la planète. Il est temps de l’accepter et de faire face. Gaëlle Foray nous invite à prendre conscience de notre indolence et nous montre les conséquences d’un tel aveuglement sur notre environnement, notamment à travers l’oeuvre La Comète, une composition photographique en relief dans laquelle des hommes et des femmes forment gaiement une farandole sur un fonds marin, trainant dans leur sillage insouciant les innombrables déchets de la vie quotidienne. Dans l’oeuvre Toujours plus loin, une skieuse apprêtée semble être dans une nouvelle station à la mode, au milieu d’un atoll paradisiaque. L’absurdité de cette situation rappelle les nouvelles formes de tourisme proposées aux clients zélés qui n’hésitent pas à coloniser les terres vierges pour leur seul plaisir dans une indifférence totale à l’égard de la biodiversité et de la culture des populations locales. Tandis que L’Essaim montre un arbre-corail mitraillé de dizaines de regards de plongeurs-badauds, La Sortie du Dimanche voit un flot de marcheurs du weekend déferler sur un site naturel de ceux convoités par un tourisme de masse longtemps demeuré insensible à la préservation des espèces végétales et animales. Un tourisme de masse fortement désiré par nombre de villes qui y voient une poule aux œufs d’or, quitte à sacrifier des paysages entiers au profit d’un beau profit, comme dans l’oeuvre Ici la commune aménage la cascade pour vous ou Politique touristique, tout en défendant dans l’hypocrisie la plus ravageuse les programmes de protection de l’environnement, ce que l’artiste ne manque pas de caricaturer dans Géo-Ingénierie où un homme en col blanc, un plumeau à la main semble prêt à nettoyer les montagnes qui l’entourent.

 

De cet aveuglement généralisé, Gaëlle Foray soulève également la question fondamentale de la mutation subtile et progressive de nos mentalités vers une insensibilité quasi immorale sur ce qui nous entoure, notamment à travers l’oeuvre Route passante où les cadavres de deux animaux à peine identifiables jonchent une route à double sens ; le sang coule, les viscères déboulent. En bord de route, de l’autre côté, un homme est tranquillement installé dans une chaise longue à l’ombre d’un pin. A quel moment de notre vie n’avons-nous plus fait attention aux animaux morts au bord des routes ? Aux pigeons écrasés sur le bitume des villes, sur lesquels on roule, on passe et on repasse ? Quand est-ce devenu normal et habituel ? La science se penche aujourd’hui davantage sur la sentience des animaux. De nombreuses études démontrent que les animaux sont dotés de sensibilité, ressentent des émotions et par extension possèderaient une conscience. Les animaux sont d’autres espèces vivantes, comme nous, avec lesquelles nous serons progressivement amenés à vivre de manière différente avec tout le respect qu’elles méritent.

 

Aussi, l’artiste nous invite à découvrir les images futuristes d’une ère post-contemporaine soumise aux conséquences de nos décisions actuelles. Dans Bronzette, une nymphette prend un bain de soleil au milieu d’une exploitation industrielle à l’ombre d’un prunus, ces arbres domestiques qui ornent les rues des villes. De toute évidence, les palmiers et les plages naturelles ont disparu. La Pause montre une jeune fille sous un arbre dans un cadre agréable près d’un lac mais au bord duquel poussent les immenses cheminées d’une centrale thermique nucléaire. Les Etangs sont couverts de beaux nénuphars où trône cependant la bouche d’une station d’épuration en béton, peinte en vert. Sur une autre composition en relief, une nature sauvage est en proie à des bidons de stockage des déchets toxiques. Est-ce ce à quoi nous sommes destinés ? A vivre dans une nature dénaturée ? Polluée ? Domestiquée ? La visite organisée semble être la quintessence de cette vision dystopique. La photo se décompose en trois plans distincts. Au centre, une ferme aux airs abandonnés ouvre sur un terre-plein boueux donnant sur un plan d’eau douteux entouré de barrières. Là, trois vaches laitières s’abreuvent ou piétinent. Cette ferme dégueulasse est entourée d’industries diverses en arrière-plan, puis, au premier plan, des dizaines de touristes visitent la ferme aux animaux en prenant des notes sur leur jolis carnets, dans leurs beaux vêtements. Il ne s’agit là hélas que d’une extension de ce qui existe déjà. Dans les agglomérations des villes, de nombreux terrains agricoles ont été vendus aux grandes enseignes commerciales et industrielles au coeur desquels résistent parfois quelques fermes isolées plus très entretenues et désormais peu enclines à produire des produits sains et élever du bétail en bonne santé. Ici, la visite de cette ferme par des touristes rappelle que le concept même de ferme avec terrain et animaux vivants peut à l’avenir devenir si rare - voire disparaître, qu’on ne pourra les observer que dans les musées.

 

A vrai dire, nous sommes entrés dans une période d’extinction massive des espèces vivantes. A moins d’une décision politique mondiale forte, d’une révolution sociétale profonde, il est fort possible que nous entrions nous aussi bientôt dans un musée, comme le sont déjà Neandertal et les dinosaures. Depuis quelque temps, Gaëlle Foray part à la chasse au fossile dans ses aires montagneuses qui regorgent de trésors sous des strates de terres et de minéraux ancestraux. Elle fore, elle carotte, elle creuse pour extraire ces vies fossilisées. Traces d’un passé à jamais disparu. Comme les gens sur ses photos. Peut-être cherche-t-elle à comprendre la perpétuation de la vie à travers les âges, à savoir ce qui va advenir de nous, de la nature en consultant les entrailles de la Terre. Alors elle recompose soigneusement le paysage montagneux qu’elle voit chaque jour de la fenêtre de son atelier à l’aide d’une pierre surmontée de rostres de bélemnite dont la forme en ogive rappelle les petits sapins aperçus au loin, un paysage en héritage dont elle expose les restes inertes. En remplaçant les fruits de mer par des fossiles dans Paëlla royale et Poisson pané, elle montre à travers deux compositions d’apparence anodine la façon dont le système actuel de surconsommation-surproduction mène à la disparition des espèces vivantes, banalise et médiocrise la culture gastronomique, et transforme des êtres vivants en bâtonnets. Puis, comme fondus l’un en l’autre, une chaise en plastique est couplée à un corail mort dans l’oeuvre La Chaise, symbolisant à la fois l’impact létal de nos comportements sur la biodiversité et l’empreinte historique - et laide - que laissera notre civilisation.

 

Que restera-t-il de notre vie, de notre siècle, de notre ère après nous ?

 

Lorsqu’on songe à ces questionnements, on ne peut s’empêcher de penser aux oeuvres dystopiques les plus marquantes du cinéma, tel le film d’anticipation de Richard Fleischer, Soleil Vert, réalisé en 1973 dénonçant alors dans un somptueux pessimisme la surexploitation des ressources naturelles, la pollution écrasante et la surpopulation dans une société déshumanisée, à l’agonie, scindée en deux groupes distincts, celui des miséreux et celui des nantis. Si certains attendent par une curiosité malsaine d’en arriver au pire en espérant une catharsis, d’autres choisissent de prévenir le mal et de miser sur la vie. Une belle vie, pour poursuivre l’aventure.

 

Gaëlle Foray témoigne des préoccupations humaines face à la vie et à la mort, et des grands enjeux contemporains liés à la mutation fulgurante et inéluctable de notre environnement tel que nous le connaissons aujourd’hui. Sa grande sensibilité et sa lucidité lui font pousser un cri, un cri de douleur profonde devant l’impuissance à soigner le monde ; la sensation d’une pression vive au coeur, une étreinte. Elle suit alors les traces de celles et ceux qui se sont battus pour des causes justes dans leur entièreté, à travers l’un des langages les plus nobles transmis depuis des millénaires, l’art.

1 Et toi ?, 18 x 10 cm, 2012
2 Dimanche après-midi, 11 x 9 cm, 2014 ; Repas sans fin, collage, 19x19 cm , 2015 ; French dream, collage,
12.5x14.5 cm, 2015 ; Le salon, 21x15, 2014
3 Penser à sa mort, collage, 16x15 cm, 2014
4 La sortie du dimanche II, collage, 16x15 cm, 2016; Une femme à la montagne, 6,5 x 10,5 cm, 2012
5 Gustav Metzger (1926-2017), Manifeste de l’art autodestructif, 1959
6 La comète, collage, 20x41x45 cm, 2015
7 Toujours plus loin, volume en corail, pierre et éléments photographiques, 13x15x11 cm, 2016
8 L'Essaim, collage, 19 x 21,5 cm, 2016
9 La sortie du dimanche, volume en pierre éléments photographiques, 21x27x28 cm, 2015
10 Ici la commune aménage la cascade pour vous, 16 x 10 cm, 2011c ; Politique touristique, collage, 17x22 cm, 2015
11 Géo-ingenierie, collage, 10x10 cm, 2014
12 Route passante, 26 x 12 cm, 2011
13 Bronzette, 7 x 17 cm, 2010
14 La pause, 10 x 15 cm, 2011
15 Les étangs II, 7,5 x 7,5 cm, 2012
16 Les bidons, collage en volume, 14x15x4 cm, 2015
17 La visite organisée, 12 x 11,5 cm, 2012
18 Paëlla royale, élément photographique et fossiles, 10x15x1 cm, 2016 ; Poisson pané, élément photographique et fossiles, 10x15x3 cm, 2016
19 La chaise, 4 x 8 x 7 cm, volume en corail et élément photographique, 2016